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Traveling Pants Philosophy

Voilà quelques semaines que je suis passablement perdue dans ma vie, dans ma tête, partout, alors j’ai relu les deux derniers tomes de Quatre filles et un jean (j’aurais préféré relire les premiers, parce que ce sont les meilleurs mais bon, je ne les avais pas sous la main).
Alors résultat, j’ai beaucoup moins pleuré que lorsque je les lisais adolescente. Les citations de début de chapitre m’ont semblé souvent faciles, parfois décevantes - qu’il est loin le temps où je les recopiais dans mon agenda ! J’ai grandi. Mais je me suis rendue compte que mine de rien, je leur devais beaucoup, à ces quatre nanas.

Bon certes, je suis toujours perdue, mais j’ai été heureuse de les retrouver.

« I’m afraid of time. I mean, I’m afraid of not having enough time. Not enough time to understand people, how they really are, or to be understood myself. »

  • Antigone : Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu'elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?
  • Créon : Tu es folle, tais-toi.
  • Antigone : Non, je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m'y prendrai, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite qu'il faut choisir. Vous dites que c'est si beau la vie. Je veux savoir comment je m'y prendrai pour vivre.
  • Créon : Tu aimes Hémon ?
  • Antigone : Oui, j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s'il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s'il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu'il sache pourquoi, s'il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s'il doit apprendre à dire "oui", lui aussi, alors je n'aime plus Hémon !
  • Créon : Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
  • Antigone : Si, je sais ce que je dis, mais c'est vous qui ne m'entendez plus. Je vous parle de trop loin maintenant, d'un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. Ah ! je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d'un coup ! C'est le même air d'impuissance et de croire qu'on peut tout. La vie t'a seulement ajouté tous ces petits plis Sur le visage et cette graisse autour de toi.
  • Créon : Te tairas-tu, enfin ?
  • Antigone : Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j 'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
  • Créon : Le tien et le mien, oui, imbécile !
  • Antigone : Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, - et que ce soit entier - ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j 'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j 'étais petite - ou mourir.

Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qui me prend ? Tout le passé qui me remonte, une marée. Les moments de la vie qui ressemblent à une marche manquée. Comme demander pardon à quelqu’un dans la foule, par hasard bousculé. Le temps vient d’avoir un geste de chauffeur de taxi vers son drapeau noir où, sans doute, Alfortville ou Clichy, un mot blanc explique son refus. Nulle part comme ici, ce clinquant, ses fausses pierres, tout le trompe-l’oeil, je n’aurai nulle part comme ici été le jouet de moi-même. Aurélien regarde une femme, celle qui est là. Sur un tabouret, la tête couchée sur le bar, un visage de masque fondant, est-ce l’heure ou la tristesse, une femme à laquelle il est absolument inutile de parler. Une étrangère ? Il n’y a pas besoin de langage entre un homme et une femme. Mais celle-ci, ce c’est pas la parole qui lui manque. C’est d’être. Ce n’est pas une femme, c’est l’absence. Inutile de lui sourire. Elle est ailleurs, elle est l’ailleurs, la fin muette de la nuit…

« Oh ! mon chéri, mon amour, nous allons réussir ensemble et mener une vie extraordinaire ! Tu veux parier que notre premier enfant sera un garçon et qu’il te ressemblera trait pour trait ? J’y tiens, mon amour, je veux deux Taddeuz identiques comme deux gouttes d’eau entre elles… Si nous rentrions au Waldorf faire l’amour ? »

Taddeuz a voulu faire signe à Zeke Singer de repartir, mais Hannah a retenu son geste. Face à eux, de Brooklyn donc allant vers Manhattan, quatre chevaux avancent tirant une voiture splendidement décorée. C’est un attelage démodé, un attelage de prince, qui fend l’air dans un concert de clochette. Et, menant l’équipage…

« Mendel ! » s’écrie Hannah qui descent et se met à courir vers le cocher que Taddeuz a enfin reconnu, à quelques dizaines de mètres d’eux.

A son tour, il quitte la voiture et d’un regard indique à Zeke Singer qu’il peut aller maintenant. Tournant le dos à Hannah et Mendel, il regarde New York dans la lumière. Mendel a pris Hannah dans ses bras et la fait virevolter jusqu’à ce que la tête lui tourne et qu’elle demande grâce.

« Tu es toujours aussi riche, petite ?
- Encore plus. Et ça ne va pas s’arranger.
- Ton Taddeuz te fait bien l’amour ?
- Justement, nous allions… Oui, Mendel, mieux que dans un rêve.
- Et ces enfants ?
- Je crois qu’il serait raisonnable d’en envisager un premier pour le 21 juin 1903. Un garçon, pour être précise. Et si le deuxième (encore un garçon, je le crains), naissait le 18 septembre 1906, je n’en serais pas étonnée. Ensuite, on verra pour la fille… » 

Les quatre cheveux sont parfaitement immobiles. A peine si un souffle de vent, de temps à autre, fait frissonner leurs crinières.

« C’est bien, dit Mendel. Tu n’as plus besoin de moi, maintenant. »

Son regard se dirige vers la silhouette de Taddeuz, accoudé à quelques mètres d’eux.

« J’aurai toujours besoin de vous, Mendel…
- Tais-toi. J’étoufferais ici, et tu le sais. N’en parlons plus. Et arrête de me regarder de tes yeux de hibou. Bordel de dieu, tu as tout réussi. Et ce que tu n’as pas encore fait, par distraction j’imagine, tu vas le réussi aussi. Alors… »

Il plonge ses yeux dans ceux d’Hannah. C’est bien vrai qu’il a toujours su lire dans les yeux des femmes.
Dans ceux d’Hannah mieux que dans ceux de toutes les autres. Mais quels yeux, hors ceux d’Hannah, l’ont hanté tout au long de ces dizaines de milliers de kilomètres en Europe, en Asie, en Australie et maintenant en Amérique ? Quel souvenir l’a constamment porté en vingt années de vie errante - tout son âge d’homme - hors celui d’une étrange et fabuleuse fillette du fond de la Pologne, surgie d’entre les blés dans une plaine immense ?
« Oh ! Mendel, tu es incorrigible. Tu n’auras vécu que pour elle… Mais tu le referais si c’était à refaire, fou que tu es, même en sachant cet amour-là sans espoir, sans limite… » 
Taddeuz s’est maintenant tourné vers eux. Le coeur de Mendel saute dans sa poitrine. 

« Et ce serait maintenant, pense-t-il, au moment le plus absurde, que tu lui ferais cette déclaration ? Tu n’aurais pas dû lui passer tous ces romans… Dieu de dieu, Mendel, ça n’est pas le moment, ni maintenant, ni plus tard… »

Et tandis que Taddeux vient lentement vers eux, Mendel parle encore à Hannah. Quel qu’en soit sont désir, il faudra laisser Taddeuz libre, ne pas tenter de l’entraîner dans le tourbillon de cette nouvelle vie, accepter ses erreurs, ne pas céder au désir fou de lui fabriquer une vie plus belle.

« Ne lui fais jamais ça, morveuse.
- Je sais. Je vais réussir ça aussi, Mendel. »

Mendel ne répond pas.
Il a aidé Hannah, puis Taddeuz, à monter dans la voiture. Dans un dernier rire, il leur a assuré que désormais il étaient réellement mariés, par tous les rites, puisque lui, Mendel, leur avait tenu la main, les avait unis et  envoyés en voyage de noces de Brooklyn à New York.
La voiture s’éloigne, dans le tintement régulier des chevaux. Mendel l’entend mais ne la voit plus. Il est ailleurs. Il voit cette femme avec des milliers de visages, tantôt elle est assise, droite à ses côtés, tantôt elle rit et se jette dans ses bras en se moquant, tantôt elle lui dit qu’elle veut faire l’amour avec lui… Puis ce regard dur quand elle lui a demandé de retrouver Taddeuz. Et maintenant elle s’en va sur cette attelage que, dans un moment de folie, il a préparé pour eux. Le soleil voile son regard, il est déjà midi. Tout à coup, Mendel comprend que cette tache de lumière à l’horizon va disparaître là-bas, au bout du pont ; alors, avant que le temps ne l’efface, lui, Mendel, tourne la tête et prend à pied le chemin de Brooklyn.

  • Cyrano : Roxane !
  • Roxane : C'était vous.
  • Cyrano : Non, non, Roxane, non !
  • Roxane : J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
  • Cyrano : Non ! Ce n'était pas moi !
  • Roxane : C'était vous !
  • Cyrano : Je vous jure...
  • Roxane : J'aperçois toute la généreuse imposture : les lettres, c'était vous...
  • Cyrano : Non !
  • Roxane : Les mots chers et fous, c'était vous...
  • Cyrano : Non !
  • Roxane : La voix dans la nuit, c'était vous !
  • Cyrano : Je vous jure que non !
  • Roxane : L'âme, c'était la vôtre !
  • Cyrano : Je ne vous aimais pas.
  • Roxane : Vous m'aimiez !
  • Cyrano : C'était l'autre.
  • Roxane : Vous m'aimiez !
  • Cyrano : Non !
  • Roxane : Déjà vous le dites plus bas.
  • Cyrano : Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
  • Roxane : Ah, que de choses qui sont mortes... qui sont nées ! Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, puisque sur cette lettre où lui n'était pour rien, ces pleurs étaient de vous ?
  • Cyrano : Ce sang était le sien.

Lolita. Light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta : the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta. She was Lo, plain Lo in the morning, standing four feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dolores on the dotted line. But in my arms, she was always Lolita.

- Vladimir Nabokov, Lolita.

La Lizzie qui débarque à Vienne de l’Orient-Express, arrivant de Londres pour le dernier été du XIX° siècle, est de la dernière gaieté. Elle s’est acquittée de tous ses engagements pris avec Hannah. A dix-sept ans, elle a achevé ses études. Fort brillamment. Au vrai, elle croule sous les diplômes, en a une pleine valise. Elle a acquis une connaissance exhaustive de tout ce qu’une jeune fille du grand monde doit savoir en ce temps-là : broder, les cent soixante-dix-huit façons de commencer une lettre, des bribes d’orthographe, de latin et de grec, surtout pas trop de calcul, c’est l’affaire des hommes, pas mal d’histoire (et la vénération admirative qu’il faut nécessairement porter à des égorgeurs aussi épouvantables que Cromwell, Nelson, Cecil Rhodes et autres Kitchener), le piano, l’établissement des menus en concertation avec la cuisinière, les sept formes de révérences à exécuter selon qu’on est devant Sa Gracieuse Majesté ou l’un des cousins éloignés de Celle-Ci, un peu de poésie mais pas trop, les neuf façons de servir le thé, la méfiance extrême où l’on doit tenir les étrangers (et sont étrangers sinon carrément métèques tous les aliens qui ne sont pas du British Empire), suffisamment de géographie pour avoir une idée exacte de l’Empire-où-le-soleil-ne-se-couche-jamais (pour le reste du monde, se référer à l’article étrangers), un peu de français pour pouvoir commander aux nurses et aux maîtres d’hôtels des restaurants, le cheval pour les chasses à courre et enfin quelques informations plus que vagues sur l’existence d’une autre espèce, appelée homme, reconnaissable à ses moustaches, et dont il faudra se résigner à épouser un représentant, de préférence sortant d’Oxford, Cambridge ou Sandhurst, et de qui on devra subir certains attouchements…

« … Dans le genre : « Ecarte les cuisses et pense à l’Angleterre, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » Oh ! Hannah, j’ai cru devenir folle, ma vie commence enfin ! Et à Vienne, en plus ! J’étouffe de bonheur, dis donc tu ne m’avais pas dit que tu avais acheté une automobile, c’est quoi comme marque ?

- Ne change pas de sujet, s’il te plaît. Et réponds à ma question.

- Non.

- Quoi, non ?

- Rien, pas l’ombre d’un, j’ai tenu ma parole : pas le plus petit amant. Il y en a tout juste trois ou quatre que j’ai autorisés à m’embrasser.

- Ca dépend où, dit Hannah soupçonneuse.

- Hannah, tu devrais avoir honte, toi qui a eu soixante-douze amants. Et en te mettant toute nue, qui plus est, la circonstance est aggravante. Mais ils m’ont tout juste touché les lèvres. J’ai bien surveillé leurs mains, comme tu me l’avais recommandé. Mais ça a été peine perdue, à se demander s’ils n’étaient pas amputés. Il y a tout juste eu un petit lieutenant de Coldstream Guards qui a failli tomber dans mon corsage, à force de lorgner dedans. Il avait les yeux comme des couteaux de cuisine. Toutefois, quand je lui ai demandé s’il connaissant la position du Missionnaire du Yunnan, on a presque dû l’évacuer sur une civière. »



| Paul-Loup Sulitzer, Hannah.

I am certain of nothing but the holiness of the heart’s affections, and the truth of imagination.

John Keats.

Non ! Non mon cher amour, je ne vous aimais pas.

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.