« Oh ! mon chéri, mon amour, nous allons réussir ensemble et mener une vie extraordinaire ! Tu veux parier que notre premier enfant sera un garçon et qu’il te ressemblera trait pour trait ? J’y tiens, mon amour, je veux deux Taddeuz identiques comme deux gouttes d’eau entre elles… Si nous rentrions au Waldorf faire l’amour ? »
Taddeuz a voulu faire signe à Zeke Singer de repartir, mais Hannah a retenu son geste. Face à eux, de Brooklyn donc allant vers Manhattan, quatre chevaux avancent tirant une voiture splendidement décorée. C’est un attelage démodé, un attelage de prince, qui fend l’air dans un concert de clochette. Et, menant l’équipage…
« Mendel ! » s’écrie Hannah qui descent et se met à courir vers le cocher que Taddeuz a enfin reconnu, à quelques dizaines de mètres d’eux.
A son tour, il quitte la voiture et d’un regard indique à Zeke Singer qu’il peut aller maintenant. Tournant le dos à Hannah et Mendel, il regarde New York dans la lumière. Mendel a pris Hannah dans ses bras et la fait virevolter jusqu’à ce que la tête lui tourne et qu’elle demande grâce.
« Tu es toujours aussi riche, petite ?
- Encore plus. Et ça ne va pas s’arranger.
- Ton Taddeuz te fait bien l’amour ?
- Justement, nous allions… Oui, Mendel, mieux que dans un rêve.
- Et ces enfants ?
- Je crois qu’il serait raisonnable d’en envisager un premier pour le 21 juin 1903. Un garçon, pour être précise. Et si le deuxième (encore un garçon, je le crains), naissait le 18 septembre 1906, je n’en serais pas étonnée. Ensuite, on verra pour la fille… »
Les quatre cheveux sont parfaitement immobiles. A peine si un souffle de vent, de temps à autre, fait frissonner leurs crinières.
« C’est bien, dit Mendel. Tu n’as plus besoin de moi, maintenant. »
Son regard se dirige vers la silhouette de Taddeuz, accoudé à quelques mètres d’eux.
« J’aurai toujours besoin de vous, Mendel…
- Tais-toi. J’étoufferais ici, et tu le sais. N’en parlons plus. Et arrête de me regarder de tes yeux de hibou. Bordel de dieu, tu as tout réussi. Et ce que tu n’as pas encore fait, par distraction j’imagine, tu vas le réussi aussi. Alors… »
Il plonge ses yeux dans ceux d’Hannah. C’est bien vrai qu’il a toujours su lire dans les yeux des femmes.
Dans ceux d’Hannah mieux que dans ceux de toutes les autres. Mais quels yeux, hors ceux d’Hannah, l’ont hanté tout au long de ces dizaines de milliers de kilomètres en Europe, en Asie, en Australie et maintenant en Amérique ? Quel souvenir l’a constamment porté en vingt années de vie errante - tout son âge d’homme - hors celui d’une étrange et fabuleuse fillette du fond de la Pologne, surgie d’entre les blés dans une plaine immense ?
« Oh ! Mendel, tu es incorrigible. Tu n’auras vécu que pour elle… Mais tu le referais si c’était à refaire, fou que tu es, même en sachant cet amour-là sans espoir, sans limite… »
Taddeuz s’est maintenant tourné vers eux. Le coeur de Mendel saute dans sa poitrine.
« Et ce serait maintenant, pense-t-il, au moment le plus absurde, que tu lui ferais cette déclaration ? Tu n’aurais pas dû lui passer tous ces romans… Dieu de dieu, Mendel, ça n’est pas le moment, ni maintenant, ni plus tard… »
Et tandis que Taddeux vient lentement vers eux, Mendel parle encore à Hannah. Quel qu’en soit sont désir, il faudra laisser Taddeuz libre, ne pas tenter de l’entraîner dans le tourbillon de cette nouvelle vie, accepter ses erreurs, ne pas céder au désir fou de lui fabriquer une vie plus belle.
« Ne lui fais jamais ça, morveuse.
- Je sais. Je vais réussir ça aussi, Mendel. »
Mendel ne répond pas.
Il a aidé Hannah, puis Taddeuz, à monter dans la voiture. Dans un dernier rire, il leur a assuré que désormais il étaient réellement mariés, par tous les rites, puisque lui, Mendel, leur avait tenu la main, les avait unis et envoyés en voyage de noces de Brooklyn à New York.
La voiture s’éloigne, dans le tintement régulier des chevaux. Mendel l’entend mais ne la voit plus. Il est ailleurs. Il voit cette femme avec des milliers de visages, tantôt elle est assise, droite à ses côtés, tantôt elle rit et se jette dans ses bras en se moquant, tantôt elle lui dit qu’elle veut faire l’amour avec lui… Puis ce regard dur quand elle lui a demandé de retrouver Taddeuz. Et maintenant elle s’en va sur cette attelage que, dans un moment de folie, il a préparé pour eux. Le soleil voile son regard, il est déjà midi. Tout à coup, Mendel comprend que cette tache de lumière à l’horizon va disparaître là-bas, au bout du pont ; alors, avant que le temps ne l’efface, lui, Mendel, tourne la tête et prend à pied le chemin de Brooklyn.